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Un de nos pieux
« Anciens »
Moodi ( Ceerno ) Muhammadu Saalihu Jallo, notre Maître de
Daara Coranique.
Il était
originaire de Sempeteŋ près de Labé en Guinée
et s’était installé à Fatick depuis les années 1940.
Avant de s’ installer au Quartier Peulgha de Fatick , il a connu un peu le bled d’ alentour , Ndioudiouf , Nguees , Godaguène etc. Il a visité Ndar ~ Saint – Louis du Sénégal ~ et a travaillé à l’ Hôtel Al Hajji Malaaɗo , 36 rue Sandiniéry , Angle Raffenel Dakar.
La maison de Fatick où il s’ installa , semblait être un ancien verger: s’ y dressaient encore , et durant tous les sept années que nous y avions passées , une vingtaine de pieds de goyaviers aux fruits odorants , de goûts variés , de l’ acide au suave , en passant par l’ onctueux et le savoureux. Nous montions sur ces arbres et en descendions plus que ne feraient des singes , à chaque fois que nous avions << adossé >> nos tablettes coraniques contre un pan de la grande case en pailles qui étaient la nôtre.
Deux grands rôniers dominaient ces goyaviers.
S’ y dressait aussi un ” acacia nilotica ” ( P. gawri , W. neb neb ) aux branches élancées
ou recroquevillées sur elles – mêmes.
Toutes sortes d’ insectes y vivaient dont des phasmes ( insectes ressemblants , par mimétisne , à des brindilles ou à des feuilles sèches d’ arbres , manière de n’ être reconnus d’ aucun prédateur )
Les goyaviers semblaient très âgés quoi qu’ on dise que ces arbres vivent seulement une trentaine
d’ années.
Il pleuvait tellement en ces années là , que de nombreuses essences poussaient un peu partout.
Un soir , un de nos ” Grands ” , Buubu Jallo , un adolescent à peau d’ un noir geai , rare , tirant sur le bleu foncé , a eu à pécher à
l’ hameçon des poissons dans le puits des Modou Gaye ~ fils de Maam Faabooy Njaay ~
L’ appât était une simple tranche de goyave mure !
À y penser , on << confond l’ Enfance et l’ Eden >> comme dit Senghor.
Le Marabout , Guinéen , retrouvait certainement , dans ce cadre de vie , un peu de la flore de son luxiriant Fuuta Jaloŋ.
La palissade de la maison en tiges de mil , renouvelée chaque année ,
s’ appuyait en partie sur des arbres vivaces de
” caoutchouc ” , semblables à de gigantesques maniocs , toujours fréquentés de nombreux
oiseaux – mouches , des colibris
( ” tigeyni ” en Pulaar du Fuuta Tooro , ” ɓuus ” en Sérère )
Le jour , les talibés apprenaient le Koran , devant le portail de la maison , sous deux
” Parinari
macrophyla ” ( P. newdi , W. new ) pas très éloignés l’ un de l’ autre , mais , de moeurs différentes. Celui de droite , en entrant dans la maison , donnait des fruits doux , sucrés et comestibles.
Celui de gauche avait des fruits immangeables puisque toujours amères , rongés des vers et noircis par le chancre.
Rappelons que le fruit du ” Panirani macrophyla ” , tombant surtout de nuit ,
<< n’ accepte >> de mûrir qu’ étant tombé par terre et y ayant séjourné ne serait – ce qu’ une journée.
Ce Marabout , Thierno Muhammadu Saalihu Jallo ,
était de taille un peu au – dessus de la moyenne , de constitution harmonieuse , le teint rose , tirant vers certains cuivres polis. Il portait une barbe fournie et des favoris , le tout bien soigné.
Il avait un sourire prompt et doux sur un visage majestueux , pas du tout enclin aux blagues , comme en ont souvent les fins lettrés du Koran.
Il écoutait sans bouger du tout quand on lui parlait.
Le regarder était l’ admirer et éprouver
en soi un frisson d’ Islam , une crainte vague.
Ceux qui l’ ont connu reconnaîtront comme vrai ce que nous avons dit et ce que nous dirons , ci – dessous , ” e Ballal Allah ” , par l’ Aide de Dieu.
Il cultivait ses champs, convertissait à l’Islam, enseignait le Coran , et , pendant qu’ il écoutait ses talibés psalmodier le Coran , il brodait des grands boubous à la main ( Jannaŋkaagal )
avec de fines aiguilles , de luxueux fils de soie
( ” sooy” ) , l’ index droit coiffé d’ un dé argenté.
Il
surveillait tous par devers ses lunettes
( lone au F. Tooro , ñeeteeje au Fuuta J. )
Il écoutait tous en même temps.
il voulait que son talibé soit posé , correct , éveillé , sache observer le milieu , soit , á la limite , cultivé.
Il nous apprit le FiQh , le tissage des palissades et de la paille des toitures.
Il nous conta , entre autres , qu’ en son enfance , il surveillait le verger de son Maître , et qu’ il ne touchait à aucun fruit sauf ceux tombés par terre.
Il était visionnaire comme le montre son inscription de certains de ses talibés à l’école française dont le Directeur était Chastre Roger ( un Colon Primaire , de constitution athlétique , Amoureux de Fleurs , Fou de vitesse avec sa Citroën Traction – Avant ,
Chasseur impénitant de phacochères devant Jéhova et , Fumeur invétéré de
” Camelia-Sports “.
Le Marabout
expliqua à nos Parents , hostiles alors à l’ École du Blanc , que tout changera , que
même la culture de l’ arachide à grande échelle et les florissantes Traites d’ arachides qui la couronnent chaque année , cesseront un jour et , qu’ il y aura un grand éclatement des valeurs et que tout non – instruit en langues des Blancs y perdra ses repères.
Les talibés , que nous étions , menions l’étude du Coran et l’apprentissage du français simultanément.
Ses talibés cultivaient durant l’hivernage tout en apprenant le Coran aux champs. De tous temps ses talibés coupaient du bois pour leur apprentissage durant les aubes, pilaient le mil, allaient puiser de l’eau et allaient demander l’aumône, matin, midi et soir. Celà ne retardait aucunement leurs fréquentations et de la daara et de l’école française.
Ce Ceerno était un véritable guide religieux, un Marabout ( de Muraabit et de Murabbii, Éducateur)
Il ne se distinguait ni par l’apparat de son vêtement, ni par l’éclat de son langage, mais par la rectitude de son âme. Il était semblable à un arbre profondément enraciné dans les valeurs islamiques et le pur “pulaagu” du Fouta Djallon. Plus les vents du siècle soufflaient avec violence et la mondialisation pointait à l’horizon, plus il demeurait ferme dans la patience, l’humilité et la confiance en Dieu.
Entre lui et la prière existait une alliance sacrée. Il ne considérait jamais la prière comme une charge, mais comme une source de repos et un entretien intime avec Son Seigneur. Il ne faisait jamais ses ablutions sans s’être curé les dents au préalable. Bien avant que l’appel du muezzin ne retentît, il s’était déjà purifié, le cœur recueilli, prêt à comparaître devant Dieu avec humilité. Seul un grand empêchement pouvait faire qu’il n’aille pas prier à la mosquée, cinq fois par jour. Il y allait tôt, étant lui même un muezzin. En fervent Talibé Cheikh, il ne s’absentait à aucune Wazifa du matin ou du soir. Il vouait au Prophète, Sayyidinaa Muhammad, sur Lequel sont la Paix et le Salut, un amour incommensurable. Les prières nocturnes étaient pour lui un jardin secret où il puisait la sérénité que le tumulte du monde ne pouvait lui offrir. En voilà un qui suivait à la lettre les préscriptions de la loi islamique: Faraa ́ iD , Sounna et Mandoub.
Entre lui et le voisinage régnaient la bienveillance et la délicatesse. Il veillait à ne causer aucun tort, fût-il minime. Il offrait souvent quelques uns des fagots de bois des talibés à de vieilles femmes grillant arachides ou beignets.
Il saluait avec douceur, pardonnait les offenses, visitait les malades, consolait les affligés et se réjouissait sincèrement du bonheur d’autrui. Les voisins trouvaient auprès de lui un refuge dans les moments d’épreuve et un conseiller dans les instants de doute. Le vendredi, dès la sortie de la Mosquée, beaucoup de gens, ressortissants guinéens et autres
( Jallo Deleŋ , Yaayaa Suwaaré , Père Ousmane Diallo , Père Wuuri , Père Suumayee etc. )
se rencontraient chez lui, mangeaient et s’entretenaient des évènements du temps, causeries qu’il courronnait par des orientations vers la droiture morale et des duwaaw.
Entre lui et les pauvres se tissait un lien de compassion. Il ne les regardait jamais avec condescendance, mais avec respect et fraternité. Sa main donnait discrètement, sans humilier celui qui recevait. Il ne s’était jamais intéressé aux pièces de monnaies ou aux petits billets d’argent que ses talibés recevaient en aumône, en plus des céréales, du sucre, du pain, des biscuits et semblables.Il savait que la richesse véritable résidait moins dans l’abondance des biens que dans la générosité du cœur. Son aumône précédait souvent la demande, tant son regard était attentif aux besoins des plus démunis.
Entre lui et la nourriture s’imposait la modération et une bonne manière de manger
( a good table – manner )
Il mangeait pour fortifier son corps en vue de mieux servir Dieu, non pour satisfaire une gourmandise sans mesure. Il remerciait son Créateur pour chaque bouchée, évitait le gaspillage et partageait volontiers son repas avec l’étranger, l’orphelin ou le voyageur. La sobriété était pour lui une discipline de l’âme autant qu’une règle de vie.
Il mangeait avec la Daara , et nous imitions son rythne , bien mâcher chaque bouchée. En de rares fois qu’ il prenait de la kola , il l’ a grignotait plus qu’ il ne la croquait.
Entre lui et les paresseux, il faisait preuve de patience sans encourager l’oisiveté. Il rappelait que le travail honnête était une forme d’adoration lorsqu’il était accompli avec une intention droite. Il
nous disait que c’ est inutile de se presser pour aller dormir trop longtemps , puisque qu’ un jour chacun de nous dormiraa de tout son saoûl …
Il répétait souvent que chacun devait porter son propre fagot ici-bas comme dans l’au-delà, et qu’aucun homme ne porterait le fagot d’un autre.
Selon lui, chacun répondrait de ses œuvres devant Dieu.
Il n’acceptait d’aucun talibé manque de politesse, lecture du Coran à voix inaudible, incartade , fugue ou isolement dont la cause était inconnue.
Les efforts comme les négligences demeuraient attachés à leur auteur et nul ne pourrait se décharger de ses responsabilités sur son prochain.
Par exemple quand Ousmane perdit une des hâches de la Daara , on l’ obligea de retourner seul en brousse la chercher.
Ce Marabout était perspicace: un jour que Diaglé ( devenu adolescent ) appela Ndioudiouf pour l’envoyer lui acheter des “biscuits”, le Marabout comprit, de loin, qu’il s’agissait de cigarrettes. Il se contenta de dire: eh bien ! eh bien !
Un jour qu’un des talibés manifesta orgeuil et superbe, le Marabout le punit sévèrement.
Entre ce Guide religieux et les mondains ainsi que les vaniteux, celui-ci gardait une distance empreinte de courtoisie. Il ne recherchait ni les éloges, ni les honneurs, ni les assemblées où dominaient l’ostentation et la rivalité. Les richesses éphémères, les titres et les applaudissements lui paraissaient bien peu de chose au regard de la droiture et de la sincérité. Son humilité le protégeait des séductions de l’orgueil.
Entre lui et la Parole régnait une vigilance constante. Il ne parlait que lorsque ses mots apportaient un bien, une vérité ou une réconciliation. Il fuyait la médisance, la calomnie, les disputes inutiles et les promesses trompeuses
( wata a etano goɗɗo woo
ko a waawataa
–> n’ essaye pour personne ce qui ne va pas bien aboutir )
Sa langue devenait un instrument de paix, de sagesse et de rappel. Il semblait peser chacun de ses mots avant d’y ajouter un autre. Il se montra extrêmement humble quand on le nomma parmi les Imam de la Grande Mosquée de Fatick.
Entre lui et le savoir s’établissait une quête ininterrompue. Malgré son érudition, il demeurait convaincu que l’homme restait éternellement élève devant l’immensité de la science. Chaque livre lu, chaque leçon entendue et chaque échange sincère accroissaient en lui l’humilité plutôt que la prétention. Et, il disait: « Allaahu Akbar ! »
Ainsi, ce Marabout, des plus pieux, éclairait son entourage moins par l’éclat de ses discours que par la cohérence de sa conduite. Sa piété se manifestait dans chacun de ses gestes, son humilité inspirait confiance, sa justice rassurait les faibles et sa miséricorde apaisait les cœurs. Il devenait, par la permission de Dieu, un modèle vivant dont la présence rappelait les vertus de la foi, de la patience, de la responsabilité individuelle et de la bonté.
Il ôta son drap neuf , éclatant de blancheur , afin qu’ on s’ en serve comme linceuil pour une vertueude vieille voisine rappelée à Dieu ( Taanoo Kummba Barro )
Apercevoir le front de ce Marabout , si lumineux , suffisait pour témoigner de la qualité des prières qu’il adressait à Dieu, Immanent et Trancendant, Créateur et Ordonnateur des Mondes et , Qui dispose de toutes choses comme Il Veut.
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D. 26 Juillet 2026
ahmadu kebbeh


